VIVRE EN HARMONIE
Projet pour deux immeubles de logement en bois
Fin des années 1950. Lorsqu’ils sortent de terre juste en face du cimetière de Vernier, les bâtiments conçus par les architectes François Maurice, Jean Duret et Jean-Pierre Dom affirment une modernité inhabituelle dans le paysage. À l’époque en effet, la commune n’a pas encore entrepris la création des grandes cités satellites du Lignon, des Libellules ou des Avanchets nécessaire pour absorber l’essor démographique de la seconde moitié du 20e siècle. Et dans cette boucle formée par le lit du Rhône tout au moins, Vernier demeure encore passablement rurale.
Composé au total de six volumes bas formant deux « T » décalés, cet ensemble de logement économique propose une architecture simple et rationnelle jusque-là bien préservée. Le quartier est calme, les appartements agréables et les loyers modestes. Mais après trois générations et en dépit d’un entretien constant, les bâtiments montrent d’évidents signes de vétusté. Naît d’abord l’idée d’un projet de rénovation où l’ensemble du complexe se verrait modernisé et mis aux normes actuelles. Mais la question essentielle est ailleurs, puisque les potentialités de densification de ce périmètre largement ouvert apparaissent comme très intéressantes et que l’opportunité d’un changement de zone avantageux semble se profiler.
Toutes les options sont alors sur la table : la possibilité de surélever les volumes en place, celle de tout démolir pour reconstruire à neuf ou encore celle de rénover a minima l’existant puis combler les surfaces extérieures par de nouvelles constructions. Des hypothèses fiables qui ont toutes su faire leurs preuves, mais auxquelles s’ajoutent des considérations nouvelles avec une interrogation légitime : quels sont aujourd’hui les critères les plus judicieux pour intervenir dans un secteur construit en vue d’une augmentation de l’indice d’utilisation du sol ? Les réponses sont bien sûr à chercher du côté économique, mais également de celui du développement durable, des enjeux patrimoniaux, d’une réalité sociale ou d’un savoir-faire en matière de mutation urbaine. Des problèmes différents et peut-être contradictoires qu’il convient pourtant de conjuguer pour apporter une réponse intelligente, adaptée aux spécificités du site et aux besoins de celles et ceux qui y vivront.
L’enquête menée auprès de la population directement concernée –les immeubles sont habités– témoigne d’un attachement fort au quartier et, de fait, plaide pour un maintien de ces constructions obsolètes à maints égards mais encore parfaitement fonctionnelles. Une position en désaccord avec le point de vue de l’architecte François Maurice lui-même qui, près de 70 ans après avoir élaboré ce projet de logements, soutient qu’une démolition complète apparaît encore comme la meilleure des solutions. Quant aux bâtiments eux-mêmes, examinés avec finesse, ils révèlent des pathologies somme toute guérissables et aucun défauts majeurs de conception, qu’il s’agisse d’options constructives ou typologiques. Largement reconnue, la seule faiblesse avérée du complexe se trouve dans une gestion assez pauvre des aménagements extérieurs qui, en phase avec l’époque de construction, fait surtout la part belle aux automobiles. Ce constat éclairé permet de considérer l’ensemble des paramètres et d’écarter les pistes trop coûteuses, trop intrusives ou trop énergivores. Le temps est alors venu de concevoir un projet respectueux à l’échelle du site et de sa population.
En dépit de l’opinion de François Maurice (mais aussi en hommage à son architecture), l’idée est d’abord celle du maintien intégral des six petits immeubles existants. Statiquement trop fragiles pour être surélevés, ceux-ci se voient offrir une seconde jeunesse qui concilie la conservation de leur qualités expressives et matérielles avec une amélioration de leur performance thermique et une mise aux normes générale. Un choix simple et efficace qui permet en outre de travailler en site occupé, sans congédier quiconque, avec des rocades de locataires au rythme des appartements transformés les uns après les autres.
En parallèle, cette opération de transformation/rénovation s’associe à la construction de deux immeubles neufs, positionnés au centre du lotissement, entre les deux plus grandes ailes formées par les constructions existantes des années 1950. Éléments essentiels du projet global, ces deux volumes projetés s’articulent dans l’espace libre le plus dilaté du terrain. Pentagones irréguliers et allongés, ils dialoguent à la fois entre eux et avec le tissu bâti alentour contribuant, sans chercher le mimétisme, à requalifier des surfaces extérieures laissées presque à l’abandon pendant des décennies. Prévus avec une enveloppe et une ossature en bois réalisée autour d’un noyau de béton dévolu aux espaces communs, ces bâtiments abritent sous un gabarit de R+3 et une toiture plate un grand nombre d’appartements de trois, quatre ou cinq pièces, tous poly-orientés. L’ambition est d’atteindre une labellisation THPE (très haute performance énergétique) grâce, entre autres, à l’installation dans les volumes bâtis de pile solaires capables d’assurer le chauffage pendant toute la saison froide grâce à l’énergie produite et stockée en période estivale. Dehors, les aménagements sont retravaillés et les places de stationnement supprimées, remisées dans un généreux sous-sol lui aussi entièrement neuf.
Présenté aux autorités et aux collectivités locales, ce projet minutieusement mené pendant près de dix années est accueilli très favorablement. Porté par des personnes directement concernées ou très au fait des besoins, l’engouement partagé laisse augurer de belles perspectives en vue d’une concrétisation prochaine. C’est malheureusement sans compter sur le calendrier politique et les aléas de la planification territoriale communale et cantonale. Contre toute attente en effet, les conditions-cadres qui permettaient d’envisager une telle réalisation sont bouleversées et se trouvent désormais rangées au placard. Pris dans la vase des pratiques administratives et des stratégies de gouvernance, la revalorisation d’un morceau du patrimoine architectural genevois couplée à la construction de volumes pour plus d’une trentaine de logements neufs ne se fera pas. Pour combien de temps ?



